ANDRE MALRAUX UNE VIE, de Olivier TODD, Gallimard, 2001

 

La biographie volumineuse - près de 700 pages - d’Olivier Todd a bien entendu été accueillie avec beaucoup de curiosité et d’intérêt. Et, de fait, l’ouvrage fourmille d’informations inédites sur Malraux. On attendait par exemple des lumières sur les relations Malraux-Gallimard, Todd étant dans la place. Effectivement, celui-ci fournit des éclairages dans ce domaine, notamment sur la Galerie de la NRF. Il reste cependant bien des frustrations. Ainsi, Jean Paulhan passe pour un esprit très aigu et avisé en matière de talent littéraire. Entre les romanciers Jean Grosjean et Boris Vian le choix ne devait pas lui être difficile. Pour le prix de la Pléiade 1946, comment Malraux a-t-il pu avoir suffisamment de pouvoir sur lui pour qu’il soutienne victorieusement le roman Terre du temps de son protégé l’abbé Grosjean [signalons que rencontré à Sens en 1940 (p. 302) il ne peut avoir parlé à Malraux du Moyen-Orient en 1934 (p. 156)] face à Boris Vian et son L’écume des jours, défendu par Raymond Queneau et Jean-Paul Sartre ? La page 96 relative aux rapports Paulhan-Malraux ne fournit pas de réponse et ne paraît pas épuiser le sujet.

Surtout, l’ouvrage est très décevant à cause d’au moins deux défauts.

Le premier, fort gênant pour une biographie, est une chronologie confuse, incertaine, et parfois erronée. Deux exemples sont fournis ci-dessous, relatifs l’un aux voyages en Orient, l’autre à la libération de Strasbourg.

Le second est constitué par des assertions et des parti-pris manifestement outranciers ou faux dont on donnera quelques échantillons sans commentaires sous le titre Vous croyez ? (argumentaire fourni sur demande à l’adresse e-mail jhaussy@9online.fr). On n’a relevé ici que des outrances favorables à Malraux, mais ses admirateurs, comme Pierre Moinot (magazine littéraire, mai 2001) croient en recenser beaucoup dans l’autre sens et reprochent à Todd le ton adopté, qui serait celui du dénigrement. Lire sur son idole qu’il est « un mythomaniaque mégalomane (pp. 471, 475...) imbu de lui-même (pp. 472, 475...) » est de nature, il est vrai, à peiner un inconditionnel, même, et surtout, si les travers ainsi décrits paraissent évidents chez Malraux.

Voyages en Orient

Les voyages des Malraux en Orient sont décrits de façon confuse au chapitre 9 titré Voyageur marchand. Ainsi, page 123, nous est-il annoncé la création de la galerie de la NRF et une exposition de 42 pièces d’art « gothico-bouddhique ». Quand ? « La même année » que les faits précédemment décrits. Les indications chronologiques précédentes sont 4 avril 1929, puis « un an après au printemps ». Il s’agirait donc de 1930. Mais, au paragraphe précédant cette indication de « même année », il est fourni le texte d’une carte postale à Louis Chevasson dont on apprend en note en fin de volume qu’elle date de 1931. S’agirait-il donc de 1931 ? Et d’où proviennent ces 42 pièces ? Les deux voyages décrits sommairement se seraient déroulés en Turquie, Perse, Irak et Syrie. Ces pièces archéologiques d’un art originaire d’Afghanistan-Pakistan actuels auraient donc été rapportées de Perse ? En fait, on sait par Clara et Curtis Cate que ces objets ont été achetés à Rawalpindi au cours d’un voyage effectué pendant le troisième trimestre de 1930 les ayant conduits jusqu‘à Srinagar au Cachemire. Bref, le lecteur d’Olivier Todd ne peut rien comprendre à cette affaire pourtant fort importante du trafic d’art du Gandhara, dont on apprendra plus loin dans son livre, page 126, que fin 1931 les 62 pièces en stock à la galerie sont estimées 920 000 F de 1931, soit 2,8 MF de 2001, et qu’André Malraux tirera une part importante de ses revenus de leur vente les années suivantes.

La libération de Strasbourg

La ville de Strasbourg a été libérée fin novembre 1944 par la 7ème armée américaine du Général Patch, lequel laissa à la 2ème Division blindée du Général Leclerc le privilège de planter le drapeau français à la pointe de la flèche de la cathédrale. Tels sont les faits, mais la légende Malraux veut que ce dernier ait lui-même libéré Strasbourg, et selon Françoise Giroud dans l’article nécrologique de l’Express du 29 novembre 1976, « il y a exactement 32 ans, le 24 novembre 1944, André Malraux, soldat de France, entrait le premier dans la cathédrale de Strasbourg libérée. » Todd continue de croire et de faire croire à cette légende : « Après la libération de Strasbourg, le colonel Berger… » (p. 361) « …Strasbourg qu’il libéra… » (p. 669, n. 21). Il y arrive grâce à un amalgame de dates : il expose d’abord un fait et une date corrects : « Le 6 décembre 1944, la brigade est détachée par de Lattre, seule, en avant-garde de la 1ère armée française, à Strasbourg… » (notons une autre mystification avec l’adjectif seule : en réalité la brigade n’était qu’en appui de la 3ème D.I.A. du Général Guillaume, de plus, non pas en avant-garde de la 1ère armée française, mais en substitution d‘unités de la 7ème armée américaine. Cette surévaluation truquée des actes du grand homme finit par lasser et à déconsidérer l’ouvrage tout entier) ; puis retour en arrière avec un récit de la journée du 26 novembre 1944 ; puis, sans autre mention de date, récit de la défense de Strasbourg par la brigade Alsace-Lorraine : le tour est joué, nous sommes toujours fin novembre, donc lors de la libération de Strasbourg !

Vous croyez ?

- [Malraux] n’est presque jamais rancunier ou mesquin (p. 386)

- Malraux contribue à classer et à sauver le patrimoine français (p. 607)

- Il ne pratique pas comme certains de ses successeurs, la prébende et le copinage (p. 607)

- …engagé dans l’action politique anticolonialiste (p. 160) …son passé anticolonialiste (p. 424)

- il a un sens de la justice à fleur de peau (p. 64)

- Fernand Malraux fut un faux chef, André Malraux, en Espagne, un vrai (p.273)

- Il ne participe pas … à l’épuration désordonnée des intellectuels en France (p. 378)

- de faux génies comme Sartre (p. 475)

 

 

© Jacques Haussy, octobre 2002