LE VOLEUR DANS LA MAISON VIDE, de Jean-François REVEL, Plon, 1997

 

Douloureux de parler de Jean-François Revel ! Il est toujours douloureux d’évoquer quelqu’un qui a gravement déçu l’admiration que vous lui portiez. Et Jean-François Revel est de ceux-là, lui qui, jusqu’à la fin des années 60, était l’auteur d’ouvrages remarquables de liberté, d’irrespect, de nouveauté et d’intelligence, lesquels sont réunis pour l’essentiel aujourd’hui dans la collection Bouquins chez Laffont (1997). Il n’y manque notamment que Le Style du Général (Julliard, 1959). Et puis Revel s’est mis au service de l’Amérique, pays où se produisait « la révolution du XXème siècle » (Ni Marx ni Jésus, Laffont 1970, et J‘ai lu 1972), du libéralisme le plus ultra et des religions. Il se livrait, à la tête de l’Express, au thatcherien Jimmy Goldsmith, et courait après les honneurs jusqu’au grotesque de l’habit vert. Bref, il devenait un de ces chiens de garde que dénonçait et combattait Paul Nizan et ne méritait plus alors que la vindicte : « Nous n’accepterons pas éternellement que le respect accordé au masque des philosophes ne soit finalement profitable qu’au pouvoir des banquiers. »

Il lui arrive cependant de se souvenir de ses jeunes années et d’écrire Le Voleur dans la maison vide, dans lequel il évoque avec émotion ses amis d’autrefois, comme André Fermigier côtoyé à Florence de 1952 à 1954, et il retrouve parfois les accents iconoclastes de ces temps-là. Ainsi dans les lignes suivantes (p. 275) consacrées à Malraux qu’il n’a jamais apprécié (euphémisme, voir Malraux grand homme ? page 69) :

« Le vide créé par l’ignorance où se trouvaient les Français de tous les développements de l’histoire de l’art sérieuse qui avait eu lieu durant les quarante années antérieures, était rempli par la grandiloquence chevrotante et l’emphase creuse de rhéteurs prétentieux, tels Élie Faure et André Malraux, qui ne faisaient qu’encourager notre penchant national pour le verbiage historico-mondial de deuxième main et pour la vulgarisation ampoulée, aux déclamatoires prétentions métaphysiques. Ces patenôtres pâteuses, jalonnées de rapprochements vertigineux et d’enjambements racoleurs, flattaient malheureusement le public ivre de mots en lui communiquant l’illusion d’accéder aux cimes d’une critique visionnaire et transcendante, dédaigneuse du détail mesquin et de la sordide exactitude. Ces vendeurs d’orviétan lui fournissaient tout empaquetée l’intuition à prix fixe de trois millénaires en quatre paragraphes. Rien ne pouvait éloigner davantage de la compréhension et de la poésie de l’œuvre d’art. »

 

L’éditeur Le Seuil a demandé à Jean-François Revel de tenir son journal durant l’année 2000, lequel fut publié sous le titre Les plats de saison (Plon-Seuil, 2001). Dès le 5 janvier est mentionné la biographie que prépare Olivier Todd : « Déjeuner avec Olivier Todd chez Allard. Olivier me parle longuement de sa biographie de Malraux, à laquelle il travaille depuis quatre ans, et qui doit paraître au début de 2001... Que de légendes vont s’effondrer !… » Tout au long de l’année seront rapportées les rencontres avec Todd ou les réflexions que lui inspire la lecture du manuscrit. Par exemple le 6 juin : « Vu Olivier Todd en train de mettre la centième main à la millième réécriture de son Malraux, qui va provoquer la chute d’une fausse valeur… » Malheureusement le livre n’a rien provoqué tant les critiques ont été édulcorées, les éloges laborieusement fabriqués, et même les dates trafiquées (voir fiche Todd sur ce site), pour présenter au public un personnage Malraux le plus à son avantage possible. Le biographe y a sans doute gagné des articles élogieux et des passages sur les médias, mais la biographie y a perdu en pertinence et en clarté, et le livre est médiocre.

 

© Jacques Haussy, décembre 2002