Une vie en littérature Conversations avec Jacques SOJCHER, de Maurice NADEAU, Éditions Complexe, 2002

 

 

J’ai déjà dit (voir Casanova) combien Maurice Nadeau était une haute figure de la vie des lettres en France. Ses avis et ses souvenirs, dits sans complaisance (sauf peut-être pour sa propre revue) dans ces entretiens, sont passionnants. Un reproche toutefois : aucune question sur le conflit déontologique que pose le port des multiples casquettes d’éditeur, critique, journaliste, directeur de revue littéraire et membre de jury de prix littéraire (prix Renaudot).

 

André Malraux, faut-il s’étonner, est étrillé :

Il avait beaucoup compté pour moi…

Je me suis dépris de lui, c’est vrai, après son livre sur la guerre d’Espagne, L’Espoir, tissu de mensonges sur le POUM et les anarchistes, sur la conduite de la guerre « antifasciste » derrière Negrin. Illisible aujourd’hui. Malraux était devenu un des thuriféraires de Staline - tous les grands hommes lui portaient à la tête, malheureusement Staline n’en était pas un. Il avait voulu rencontrer Trotski. Celui-ci s’est prêté à la rencontre et a dit ce qu’il pensait de ce brillant aventurier politique. 

Ses écrits sur l’art ? Excitants au possible. La risée des spécialistes…

Malraux est mort pour moi en devenant ministre…

 

Lecture hautement recommandable, et pas seulement hors de la paroisse (voir Vizinczey ; les Éditions Complexe sont belges et Jacques Stojcher, qui en est un directeur de collection, est professeur de philosophie à l’Université libre de Bruxelles).

 

[Sur Camus : «… Pas plus que Breton, pas plus que Pia, je ne lui pardonne son Homme révolté. Une mauvaise action. En fin de compte, Albert Camus me paraît avoir été plus grand journaliste qu’écrivain. » Au passage, on notera combien les admirations d’Olivier Todd, Camus et Malraux, qui l’ont conduit à se lancer dans leur biographie, sont contestées. Et par les plus importants, par exemple Pierre Bourdieu : « … Camus de l’Homme révolté, ce bréviaire de philosophie édifiante sans autre unité que le vague à l’âme égotiste qui sied aux adolescentes hypokhagneuses et qui assure à tout coup une réputation de belle âme… » (La Distinction, p. 379). Jean-Jacques Brochier (Albert Camus, philosophe pour classes terminales, La Différence, 2001) apporte également des arguments convaincants.]

 

[Sur la Résistance de Sartre : « En 1940, peu après son retour d’un camp de prisonniers en Allemagne, il me donne rendez-vous dans un café pour parler. J’avais lu La Nausée et Le Mur, j’admirais leur auteur… De cette première conversation est sortie une organisation de résistance à l’Occupant qui a sans doute une valeur historique, mais qui n’a pas eu une longue existence, Sartre l’ayant dissoute après l’arrestation et la déportation d’une amie de Merleau-Ponty. » Ceci à l’attention de Rémi Kauffer (voir Kauffer), sans illusion, Sartre ayant toujours eu plus que son lot de malveillants haineux.]

 

 

© Jacques Haussy, mai 2003