L’Humanité, article Jean Lacouture : « Des faux-pas sur une ligne de crête » , 14 décembre 2001

 

 

Le « Secrétaire d’État au Patrimoine et à la décentralisation culturelle » était depuis mars 2000 un communiste, Michel Duffour, lors du centième anniversaire de la naissance d’André Malraux (le 3 novembre 1901), et c’est lui qui a organisé les hommages officiels. L’Humanité a donc assuré une couverture assez importante de l’événement, avec notamment le 24 novembre un entretien avec le secrétaire d’État, et le 14 décembre avec Jean Lacouture, lequel avait écrit dans la lettre d’information du ministère de la Culture : « Ce qui disparut surtout avec Malraux c’est cette part d’aventures, de féerie, de songes qu’il incarna avec superbe, et une sorte de naïveté épique sans laquelle l’histoire des hommes risque de n’être plus qu’un prosaïque défilé de techniciens et de comptables, la silencieuse déglutition des ordinateurs, le temps des bureaux implacables… » On s’en veut d’être un briseur de rêves et un tueur de père Noël, mais on peut certainement garder sa part d’enfance sans être un jobard.

Tant pis, prenons le risque d’être trivial, et commençons par faire remarquer qu’appointé pour écrire un hommage, Jean Lacouture n’est peut-être pas le mieux placé pour parler sereinement de Malraux. De plus, sa biographie publiée en 1973 et largement dépassée, était très marquée par la fascination, que d’ailleurs il reconnaît : « Moi qui ai été un admirateur presque inconditionnel… » Pour ajouter aussitôt : « … je trouve qu’il y a des pans entiers de Malraux qui ont terriblement vieilli. » Examinons donc dans cet entretien ce qui, pour Jean Lacouture, reste admirable chez Malraux.

 

Des éloges

Je ne vois pas où Malraux menace la République… Il peut gêner tel ou tel…

Critiquer serait donc forcément répondre à une menace, à une gêne, et donner une opinion en toute indépendance paraît inconcevable à Jean Lacouture ! En revanche, il est certain que la louange et l’apologie sont le plus souvent, dans le milieu littéraire français, le fruit du copinage et de la prébende. Ainsi, que Gaétan Picon ait écrit un Malraux par lui-même hagiographique n’a bien sûr aucun rapport avec sa nomination à la direction des Arts et Lettres par le ministre des Affaires culturelles Malraux…

 

Il a été successivement l’ennemi du colonialisme, du fascisme et du stalinisme

On pourrait avec plus de crédibilité dire exactement le contraire : il a été colonialiste et fasciste avec le RPF après 1945, et stalinien avec le PCF dans les années 30. Malraux n’a jamais été anticolonialiste, il lui est seulement arrivé de critiquer l’administration coloniale - c’est d’ailleurs ce qu’il a fait de mieux dans sa vie. Et s’il a paru antifasciste (dans les années 30) et antistalinien (après 1945), c’est l’effet des circonstances et parce que son jeu personnel y avait intérêt : il était stalinien avant d’être antifasciste (il n’a d’ailleurs pas désapprouvé le pacte germano-soviétique), et il était gaulliste avant d’être antistalinien.

 

Malraux est un des rares écrivains français qui a parlé du terrorisme et des terroristes… ce qui en fait un homme de ce siècle.

Monsieur Lacouture, comment expliquez-vous que Malraux, spécialiste du terrorisme selon vous, n’a jamais écrit sur la Résistance, action faite par ceux que les Allemands et Vichy appelaient des terroristes ? Vous me direz, le discours à Jean Moulin sur la montagne Sainte-Geneviève un 19 décembre 1964… sauf que ses passages les plus inspirés portaient non sur la Résistance, mais sur la torture, par un homme qui faisait partie d’un gouvernement ayant couvert une torture pratiquée comme jamais dans le siècle. Ce que condamne d’ailleurs lui aussi Lacouture : « Ce que je lui reproche… c’est son silence sur la guerre d’Algérie alors qu’il était au gouvernement. »

 

… Malraux n’abdique sur rien. Il est un compagnon de route, mais, à Moscou, il affirme l’indépendance de l’artiste qui n’est pas une usine à mots et à pensées.

Il a en effet glissé ici ou là des petites phrases qui marquaient des distances, mais c’est ce qu’on lui demandait : être crédible en restant indépendant, tout en étant d’accord sur l’essentiel. L’important était qu’il figure sur l’estrade pour soutenir l’URSS, et que dans ses écrits il encense le communisme et dise exactement le contraire de ce que prétend Lacouture : « Le communisme restitue à l‘individu sa fertilité… Il est difficile d’être un homme. Mais pas plus de le devenir en approfondissant sa communion qu’en cultivant sa différence. » (Le Temps du Mépris).

 

La débine et le pipi

Et c’est à peu près tout pour les éloges. Beaucoup de critiques par contre sur l’action au ministère des Affaires culturelles. Et puis une appréciation mitigée sur l’écrivain : « Malraux n’est pas un écrivain comme Aragon, comme Giono, ou comme Claudel… C’est un peu fabriqué, il y a des boulons qui grincent, mais c’est un grand écrivain. » Il est permis d’avoir l’opinion contraire.

 

Et puis, gardé pour être posé sur la cheminée, un passage surprenant au chapitre relatif à Malraux homme de ce siècle : « Il me semble que c’est un écrivain qui devrait être plutôt à la mode. L’indifférence, à mon avis relève plutôt d’une inculture. La littérature d’André Malraux ce n’est pas celle de Houellebecq, ce n’est pas la débine ou le pipi. » Une question vient spontanément : Monsieur Lacouture, vous ne seriez pas un vieux con ?

 

© Jacques Haussy, avril 2003