L’ANGE ET LE CACHALOT de Simon LEYS, Éditions du Seuil, 1998

 

Simon Leys a une solide réputation d’iconoclaste depuis que, dès 1971, il dénonçait dans Les habits neufs du président Mao l’absolutisme maoïste et expliquait aux innombrables maolâtres de l’époque ce qu’était véritablement la Révolution culturelle. Dans L’ange et le cachalot, recueil d’essais sur divers sujets littéraires, l’une de ses cibles est Malraux, dans un article écrit en 1997 à l’occasion de la sortie aux Etats-Unis de la biographie de Curtis Cate. L’étude est particulièrement féroce. Un échantillon peut être donné avec son appréciation sur L’Espoir qui passe, notamment auprès d’Olivier Todd, pour le meilleur roman de Malraux : « Sur la guerre d’Espagne, après la vérité d’Orwell, comment peut-on encore prendre l’amphigouri théâtral de Malraux au sérieux ? A côté de Homage to Catalonia, les discours de L’Espoir avec leur rhétorique brumeuse et flatulente font figure de parlotes de café. »

Simon Leys, à l’instigation de Curtis Cate, trouve toutefois deux mérites à Malraux : être courageux et n’avoir jamais été médiocre. Pour le premier mérite, il donne deux exemples, l’aventure « avec sa jeune femme dans la jungle cambodgienne » et « au-dessus des déserts du Yémen à la recherche de la mythique capitale de la reine de Saba, sans cartes ni réserves suffisantes de carburant ». Ces deux épisodes ne font pourtant qu’illustrer des défauts de Malraux : menteur, hâbleur et vantard. Quant au second mérite, il ne peut concerner la sphère de sa vie publique ou privée car il y a été mesquin, rancunier, revanchard, intéressé… médiocre en un mot, plus souvent qu’à son tour. Et s’agissant de la hauteur de vues dans son œuvre, Simone de Beauvoir y a répondu admirablement dans Tout compte fait, à propos des Antimémoires : « Il avertit d’emblée le public qu’il va se placer sur le plan le plus élevé : au niveau non des individus mais des Civilisations, non des hommes mais de leurs statues et de leurs dieux, non de la vie et de la mort quotidiennes, mais du Destin ; c’est dire que ce monde-ci, le monde terrestre, sera escamoté au profit de notions et de concepts mystificateurs. Malraux s’escamote lui-même. »

Un expert

Dans sa biographie du grand homme, Olivier Todd a fait appel au sinologue et spécialiste de l’art chinois Simon Leys pour recueillir son avis sur un extrait très court (14 lignes) du Musée imaginaire relatif à la relation de l’Asie avec le musée. La réponse (p. 578) est éclairante et, à vrai dire, peu surprenante : « Le passage contient 1° des généralisations abusives… 2° des bribes d’informations exactes… 3° des oppositions arbitraires… 4° des affirmations arbitraires… 5° une conclusion superficielle… »

En définitive, on ne peut qu’adhérer totalement à la remarque de Simon Leys dans L’ange et le cachalot : « Chaque époque place dans ses panthéons les icônes qu’elle mérite, et en qui elle se reconnaît. Notre âge aura été jusqu’au bout celui de la frime et de l’Amnésie. »

 

© Jacques Haussy, janvier 2002