LA DéSILLUSION : ESPAGNE 1936, de Jean GISCLON,

France-Empire, 1986

 

 

Résumé des chapitres précédents : Dans son enquête sur les agissements de l’imposteur masqué, le petit reporter du 15ème a été mis sur la piste de trois documents, qu’il devait lire impérativement, par un journal du soir (voir France Soir sur ce site). Il en a trouvé un dans les caves de la « réserve centrale » des bibliothèques de la Ville de Paris. C’est le compte-rendu de sa lecture qui vous est fourni ci-après.

 

Pour raconter ce qu’il a vu en Espagne en 1936 Jean Gisclon avait au moins deux modèles à sa disposition : la relation du témoin lucide à la George Orwell, ou les récits mis en scène dans des dialogues artificiels à la Malraux. Il a hélas choisi le deuxième parti. Il est en effet un admirateur de l’écrivain Malraux (p. 11) : « Nul n’a songé à contester à André Malraux le talent avec lequel il a traduit dans son livre « L’Espoir » les raisons qui l’ont conduit à proposer ses services aux républicains espagnols. Une épopée qu’il a décrite dans une belle envolée lyrique… » Le résultat est donc fort décevant sur la forme, avec parfois des réussites, comme l’histoire de la mission sur Talavera (chapitres 7 et 8). Le parti-pris formel amoindrit cependant le témoignage : qu’est-ce qui est vécu, qu’est-ce qui est la reproduction d’un témoignage de première main, qu’est-ce qui relève de l’histoire qui circule ? On peut toutefois supposer que les récits dans lesquels apparaît le nom de Michel Bernay sont vécus puisque ce nom semble couvrir celui de l’auteur.

La rémunération des pilotes fait l’objet d’une incertitude. Il est dit pages 22-23 : « Les primes offertes étaient alléchantes : 25 000 francs par mois (le salaire d’un ouvrier ou employé s’élevait à cette époque à 1 300 francs mensuels) plus une assurance vie de 300 000 francs garantie par la compagnie dont [Bossoutrot] était l’un des administrateurs. » Puis, à trois reprises (pp. 145, 113 et 223) est cité le chiffre de 50 000 F par mois, soit environ 190 000 F de 2001, dans un contrat de trois mois (Todd, dans la note 23 du chapitre 16 de son livre écrit : « 5 000 francs en 1936 représentent, en gros, 25 000 francs d’aujourd’hui. » En très gros, oui, à 25% près.)

 

L’escadrille España et Malraux

En fait, le grand intérêt du livre est dans l’évocation de l’état d’esprit des membres de l’escadrille et dans l’appréciation qu’ils portaient sur Malraux et son action. L’extrait cité ci-dessus se poursuit ainsi par : « …mais à aucun moment il ne fait allusion à l’échec total de la mission dont il avait été chargé : la création d’une escadrille qu’il avait voulu internationale et parfaitement opérationnelle. Un échec dû en grande partie à son inexpérience dans le domaine de l’aéronautique et celui du commandement ; et à son refus de la plus élémentaire concertation avec les premiers pilotes professionnels qui composèrent cette escadrille « España ». Peut-être par crainte qu’ils ne le frustrent un peu de sa gloire. » Plus loin (p. 54) est défini son rôle réel : « … l’Esquadra España… dont André Malraux, qui se trouvait à Albacete, était en quelque sorte le gestionnaire et l’agent de liaison. Journaliste, n’ayant aucune connaissance de l’aviation, Malraux faisait plutôt figure d’un Lord Byron de cette épopée révolutionnaire que d’un Villebois-Mareuil donnant sa vie, quarante ans plus tôt, pour la cause des Boers. Volubile, grandiloquent, il était plus un tribun qu’un organisateur, le lien, au cours des premières semaines de cette guerre, qui reliait le cabinet de Pierre Cot à celui de Prieto, ministre de l’air et de la Marine, à Madrid. » Tout au long du livre (pp. 72, 210-211, 239, 268-269, 273, 275) sera confortée cette image d’un Malraux incompétent, sans autorité et déconsidéré : « …Nous étions tout de même parvenus à nous faire prendre au sérieux par les Espagnols. - Nous, oui, s’écria Thomas avec force, mais, hélas, pas Malraux. » (p. 273).

 

Todd, Nothomb et Gisclon

Il est intéressant de relire ce que dit Olivier Todd de cet épisode espagnol au chapitre 16 de sa biographie, titré « Tentation stalinienne », titre mal choisi puisque c’est justement la période où Malraux sera évincé par Marty et les staliniens, et « Déception stalinienne »  aurait été plus conforme aux faits.

Le récit est décevant, car confus, coupé de retours en arrière mal signalés, et encombré de répétitions (p. 221 : « …Malraux, en liaison permanente avec Cot et Jean Moulin, chef de cabinet du ministre… » ; p. 224 : « …il entretient des contacts avec l’ambassade d’Espagne, le ministre de l’Air, la présidence du Conseil. » ; p. 227 : « A Madrid, on est informé par l’ambassade d’Espagne à Paris, on sait Malraux en liaison avec Pierre Cot et Moulin. » ; p. 231 : « Malraux obtient des avions français grâce à Pierre Cot, Jules Moch et Jean Moulin… L’ambassadeur républicain à Paris, De Los Rios… ») Il fait une place excessive à Paul Nothomb, témoin douteux, cité une quinzaine de fois en 9 pages sur 17, sans compter sa compagne « Margot », Marguerite Develer, « communiste également, passée par une école du parti à Moscou », citée deux fois, c’est-à-dire autant que Gisclon, et dont on a du mal à comprendre le rôle, sinon qu’elle servait parfois les repas à table (p. 236) ( On apprendra en note 44 page 637 que Todd a obtenu cette information capitale lors d’un entretien avec cette Margot en 1997).

Mis à part « l’exploit » de Medellin, par lequel l’escadrille aurait retardé de plusieurs semaines les colonnes de Yagüe, et que Todd a du mal à croire, celui-ci accrédite les légendes créées par Nothomb, comme par exemple celle prétendant que Malraux a fait découvrir aux républicains l’importance de l’aviation : « Selon Malraux, le problème essentiel, moins de dix jours après la révolte nationaliste est la fourniture d’avions militaires à la République espagnole, de pilotes pour les convoyer et les mener au combat. » (p. 221). Il est vrai que Todd, s’il mentionne la demande d’aide militaire à la France, ne va pas jusqu’à donner le texte très important du télégramme de Giral à Blum, dans lequel ce dernier se voit demander des avions. Par ailleurs, pour Todd, Malraux est un « meneur incontesté, même s’il ne pilote pas et tire mal à la mitrailleuse… » (p. 235). Bref, les graves critiques contenues dans le livre de Gisclon sont ignorées, et lorsque celui-ci est cité, c’est pour être mis en doute : « L’escadrille - ou les deux escadrilles : des hommes comme Gisclon, pilote de chasse, considèrent que leur escadrille n’est pas commandée par Malraux, mais par Guidez, Véniel et Darry - … » Pourtant l’escadrille comprenait bien physiquement deux unités distinctes, d’ailleurs basées le plus souvent sur des aérodromes différents, l’une de chasseurs, et l’autre de bombardiers.

Enfin, il faut déplorer que Todd cite sur une quinzaine de lignes un discours de Malraux (p. 241) sans mentionner qu’il l’a tiré entièrement du livre de Jean Gisclon.

 

© Jacques Haussy, janvier 2003

 

Le rapprochement d'éléments de la biographie de "Michel Bernay" (notamment les 60 jours d'arrêt de rigueur à Lyon-Bron) avec ceux de Jean Gisclon fournis par l’association « Vieilles Tiges » (sur Internet à l’adresse http://www.vieillestiges.com/Hommes/html/HommesAiles.html) confirme que ces deux identités n'en font qu'une seule, à quelques arrangements près, et même si l'épilogue de La Désillusion se termine par "Quant au capitaine Bernay, après avoir participé vaillamment, sur plusieurs fronts, à la guerre de 1939-1945, il disparut au cours d'une mission en Indochine en 1948". Cette identification faite, le livre de Jean Gisclon prend alors la dimension d'un témoignage autobiographique d'une valeur infiniment supérieure à celle des écrits de Paul Nothomb. Sa relecture devient beaucoup plus intéressante et des détails qui avaient échappé apparaissent. Bref, ce livre présente une importance capitale.

Petite perplexité : on apprend avec surprise qu'en octobre 1936 un "capitaine Rozoy" a été désigné pour doubler les activités de Malraux (pp. 261 et 266). Mais, si un capitaine Rozoy aviateur a bien existé, il est né en 1918 et a été élève à Saint-Cyr de 1937 à 1939 - voir http://www.ordredelaliberation.fr/fr_compagnon/879.html .

 

janvier 2008